La mobilisation pour la marche du silence prend de l’ampleur
Gigantesque manifestation dimanche pour défendre le candidat de la gauche à l’élection présidentielle, que les autorités tentent d’écarter.
Dimanche prochain, à Mexico comme dans plusieurs villes de province et même à l’étranger, des manifestations auront lieu pour protester contre la levée inique de l’immunité d’Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO), le maire du district fédéral (DF) de Mexico, une levée qui l’empêcherait de se présenter à la prochaine élection présidentielle (voir l’Humanité du lundi 11 avril). Le mécontentement est tel que le chef de l’État, Vicente Fox, commence à se demander si le complot ne va pas se retourner contre lui.
Dans le pays, en effet, la mobilisation civique se développe sous les formes les plus diverses. Grève de la faim de députés du parti d’AMLO, le Parti de la révolution démocratique (PRD) ; interpellations au président et autres membres de son gouvernement par des étudiants - (ensuite sanctionnés par les universités privées où ils étudient) ; rassemblements autour du maire dans le parc proche de son appartement où il tient ses conférences de presse quotidiennes ; visites organisées et commentées par des artistes du chantier que le maire aurait refusé de fermer, bravant l’autorité judiciaire ; comités de soutien créés par des intellectuels de renom ; concerts de solidarité comme ceux de Carlos Santana qui ont réuni vendredi et samedi plus de 250 000 personnes
sur le Zocalo ; prises de position de sénateurs du Parti révolutionnaire institutionnel comme Manuel Bartlett (dont il convient toutefois de ne pas oublier qu’il était ministre de l’Intérieur, en 1988, lors de la fraude électorale monumentale contre Cuauhtemoc Cardenas), et Javier Corral,
du Parti d’action nationale (PAN, le parti du président), contre « une action antidémocratique » qui risque d’« enlever toute légitimité à l’élection présidentielle de 2006 ». Même le gouverneur de la Banque de Mexico, Guillermo Ortiz, a osé qualifier d’« arrogante et erronée » la décision des députés. Les médias, états-uniens en particulier, ne sont pas tendres pour Vicente Fox, qui n’a pas apprécié par ailleurs que le Portugais José Saramago, l’Urugayen Eduardo Galeano, l’Argentin Mario Benedetti et le Mexicain Carlos Fuentes, entre autres, fassent entendre leurs voix dans ce concert de réprobations.
Quant à Andres Manuel Lopez Obrador, il a entrepris samedi une tournée dans plusieurs États du Mexique, commençant par celui de Mexico où doit se dérouler prochainement l’élection d’un nouveau gouverneur. Il entend y soutenir la jeune candidate du PRD, Yeidckol Polevnsky, victime comme lui d’une intolérable campagne diffamatoire pour « usurpation d’identité ». Yeidckol Polevnsky a osé affronter la société bigote mexicaine pour expliquer comment elle s’est retrouvée enceinte du viol d’un proche parent à l’âge de douze ans et comment sa mère, pour la protéger de l’ostracisme social, a effectivement décidé de changer ses noms et prénoms, en toute légalité. La droite s’inquiète surtout de voir arriver la gauche dans l’État de Mexico qui, avec le DF, totalise plus de vingt millions d’habitants.
Dimanche, Andres - Manuel Lopez Obrador conduira la marche du silence qui se rendra du Musée national d’anthropologie, dans le parc de Chapultepec, au Zocalo, la place principale de la capitale mexicaine. Il étudie par ailleurs, avec ses avocats, un possible retour à ses fonctions de maire, car la Cour suprême de justice de la nation (SCJN) a accepté de recevoir et d’étudier les divers recours en appel déposés après le vote des députés le 9 avril dernier. Selon Alejandro Encinas, secrétaire général du gouvernement du DF, ce retour n’aurait rien d’illégal car, tant que la SCJN ne s’est pas prononcée définitivement sur les appels, il existe une présomption d’innocence. Même le ministère public, gêné aux entournures, a suspendu pour un temps indéfini le dépôt de sa plainte devant un juge, au moins tant que la SCJN n’aura pas fait connaître son verdict mais peut-être davantage car, a affirmé le procureur adjoint, « il n’y a pas de loi qui nous impose un délai précis ».
Ce qui revient à dire que le gouvernement, utilisant une pratique courante, pourrait tenter de laisser pourrir la situation tout en maintenant suspendue l’épée de Damoclès de l’arrestation d’Andres Manuel Lopez Obrador. À plusieurs reprises, celui-ci a lancé des appels au calme. Samedi, pourtant, des incidents ont eu lieu entre l’état-major présidentiel (EMP) et des partisans d’AMLO. Ce sont des députés du PRD, manifestant pacifiquement à proximité de la propriété de Vicente Fox, à San Cristobal, dans l’État de Guanajuato, qui en ont fait les frais, agressés verbalement et physiquement par l’EMP et des sympathisants du chef de l’État. Mercredi dernier, c’était à Acapulco, lors de la foire du tourisme, que l’EMP - obligeait les porteurs d’un - ruban tricolore signalant
leur - soutien à AMLO à retirer leur insigne s’ils voulaient
entrer dans l’enceinte de la manifestation.
De toute évidence, le ton monte et les esprits s’échauffent. Apparemment serein, AMLO en profite pour entrer, chaque jour un peu plus, en campagne.
Françoise Escarpit
http://www.humanite.presse.fr/journal/2005...05-04-21-460730