CUBA Pour sauver la révolution, le régime redécouvre les vertus de l'Etat en revenant sur les timides avancées des années 90
A La Havane, le pouvoir verrouille la société
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La Havane : de notre envoyée spéciale Lamia Oualalou
[05 mars 2005]
Marche arrière toute ! Depuis quelques mois, diplomates et économistes ne cessent de collecter les indices de fermeture du régime. Il y a d'abord eu la publication de décrets. Le «80/2004», en juillet dernier, interdisant aux entreprises les transactions en dollars. Le «92/2004», quatre mois plus tard, dépouillant ces mêmes entreprises de leur autonomie financière. Plus question pour un hôtel de décider seul de l'achat d'un groupe électrogène en plein mois de septembre, il devra passer par une commission, et tant pis si le dernier ouragan l'a privé d'électricité. La reprise en main de l'économie s'est poursuivie dans la rue. Les patrouilles de policiers traquent les particuliers s'improvisant taxis, ceux qui servent en catimini des petits déjeuners aux touristes, les propriétaires de paladares, ces restaurants installés à domicile qui se sont hasardés à accueillir 14 clients quand la loi ne tolère que 12 couverts.
«On revient aux années 70», se désole un avocat européen installé à La Havane depuis des années. «L'activité privée est à peine tolérée, l'investissement étranger est perçu comme un mal nécessaire, risquant de contaminer les Cubains», précise-t-il. L'Etat veut revenir au centre des affaires, démantelant l'arsenal de réformes qui avaient, à partir de 1993, organisé l'ouverture : légalisation du dollar, développement du tourisme, création de coopératives dans l'agriculture, autorisation du travail indépendant pour certaines activités artisanales et commerciales... A l'époque, pour sauver une économie à la dérive depuis la disparition du mécène soviétique, les autorités avaient même incité les entreprises d'Etat à se lancer dans un processus de «perfectionnement», des objectifs de productivité à la clef. Avec des résultats ! Motivés par le profit, les paysans produisent plus et mettent fin aux épisodes de famines qui avaient frappé l'île au début des années 90 ; formés aux méthodes capitalistes, les dirigeants du secteur sucrier ferment 70 des 160 usines, trop obsolètes ; sous la férule de l'historien du régime, Eusebio Leal, la vieille Havane, centre historique de la ville, se métamorphose en joyau pour les beaux yeux de 2 millions de touristes par an. Cuba a trouvé sa nouvelle manne de devises.
On pensait la mutation irréversible, paradoxalement, c'est la Maison-Blanche qui provoque le revirement. En mai dernier, George Bush décide, au nom de la démocratie, d'interdire aux Cubains exilés à Miami de retourner visiter l'île plus de 14 jours tous les trois ans. Les transferts de fonds à leurs proches sont limités à 100 dollars par mois. Objectif : priver le régime castriste de devises, alors qu'il doit tout importer de l'extérieur. L'Administration américaine espère ainsi une révolte de la population, exténuée par les pénuries... En contraignant les entreprises à verser leurs revenus à la banque centrale, l'Etat confisque l'essentiel des devises, en échange d'une monnaie sans valeur à l'étranger, le «peso convertible». Baptisé chavito par la population, il équivaut à 1 dollar, soit 26 pesos cubains.
Washington n'est pas seul responsable du changement de cap. Plus que les finances publiques, le régime veut sauver la révolution, rongée de l'intérieur par des réformes dont il n'avait pas imaginé les effets pervers. Progressivement, les revenus du travail salarié dans le secteur d'Etat ont laissé place aux activités privées légales ou illégales. Manuel, un professeur de russe d'une quarantaine d'années, explique : «En promenant deux touristes russes une soirée, je gagne 1 000 pesos (40 dollars), le double de mon salaire mensuel, pourquoi continuer à enseigner ?» José a abandonné son uniforme de policier (36 dollars mensuels) pour enfourcher un «bicitaxi», un pousse-pousse très prisé des touristes, pour 120 dollars par mois ; Anita, comptable, fait le ménage chez un couple d'expatriés, son mari, William, a abandonné la médecine pour nettoyer leur piscine, leur voisin passe ses journées à copier des films pour un vidéoclub clandestin...
«Plus on libéralise, plus on met fin au projet de la révolution, en provoquant une explosion des inégalités. Dans les années 80, l'écart entre les revenus les plus faibles et les plus élevés était de quatre, aujourd'hui il est de vingt», relève le sociologue Aurelio Alonzo. Le «nouveau modèle» économique a inversé la pyramide sociale : grâce aux pourboires, un garçon de café gagne 30 fois plus qu'un spécialiste de chimie moléculaire... Travailler pour l'Etat, autrefois unique employeur, ne nourrit plus son homme : en 1988, 94% des salariés travaillaient pour la puissance publique. Ils ne sont plus que 70%. «On ne garde son emploi que s'il présente un avantage à monnayer en parallèle : une voiture de fonction ou des marchandises à voler et à revendre», résume cyniquement Patricio. Lui a placé toutes ses économies dans une superbe Buick datant de 1951, et fait quotidiennement la navette entre La Havane et Pinar del Rio, avec cinq passagers à bord. Dans le vocabulaire de la rue, ça s'appelle la lucha, la lutte. Le pire est que ce système bénéficie aux familles les plus éloignées idéologiquement du régime, tels ceux qui reçoivent de leurs parents exilés à Miami quelques centaines de dollars tous les mois.
Un bilan suicidaire pour le régime, ainsi que l'analyse l'universitaire Janette Habel : «L'équité sociale est depuis toujours centrale dans le discours de Fidel Castro. Mais elle se heurte désormais à une réalité marquée par les inégalités.» Pour le Lider Maximo, reconquérir les esprits est donc devenu une urgence. D'où une batterie de mesures censées remettre l'éducation et la santé au centre des priorités. L'effort, surnommé «bataille des idées», passe par la réhabilitation des salles de classe et des cliniques, par l'instauration de programmes éducatifs à la télévision et surtout par une inénarrable émission quotidienne, la «Mesa redonda», «table ronde», où l'on dissèque en prime time les drames du monde et les réussites cubaines...
Tout en reprenant l'économie en main, le régime sait que la population, en particulier les jeunes, n'acceptera pas de revivre au nom de l'idéologie les années noires de la décennie 1990. L'Etat doit pouvoir redistribuer plus, et c'est le sens des alliances économiques avec l'Amérique latine (le Venezuela, le Brésil et l'Argentine), et surtout avec la Chine, qui a promis d'investir 500 millions de dollars dans l'exploitation du nickel. «Pour le régime, c'est la course contre la montre. Il sait que ce qui déterminera son avenir le jour de la disparition de Fidel, c'est la situation économique», confie un intellectuel proche du pouvoir. Car, si les Cubains sont las de la propagande officielle et d'une vie quotidienne hantée par les préoccupations matérielles, ils ne sont pas prêts à tout jeter. «Je suis jeune et éduquée, je veux que cela change, j'ai tout à y gagner, témoigne Ana, jeune traductrice de 30 ans, mais quand je vois les projets américains de «démocratisation», j'ai peur : va-t-on retirer à mes parents leur maison pour la rendre aux exilés s'ils reviennent ? Imposer une éducation religieuse à mes enfants ? Faire de Cuba un nouveau bordel de l'Amérique ?», doute-t-elle. Alors que le régime castriste tourne résolument le dos aux réformes engagées par des pays comme la Chine ou le Vietnam dans le seul but de se perpétuer, le rêve des Cubains reste ambigu. Ils veulent l'accès à Internet et l'autorisation de voyager, mais refusent de sacrifier les conquêtes sociales de la révolution et surtout leur indépendance face au grand voisin américain.